Tuesday, 26 October 2010

"Ajami" de Scandar Copti et Yaron Shani


Ajami, c’est le nom d’un quartier de Jaffa, une petite ville collée à Tel-Aviv, où cohabitent sans grand confort – c’est le moins que l’on puisse dire – des communautés juives, musulmanes et chrétiennes. Le film raconte l’histoire de cinq personnages appartenant à ces différents groupes et dont les destins se croisent sur environ trois semaines. L’élément déclencheur est l’assassinat du voisin d’Omar, un acte de vengeance peu après que son oncle a tiré sur le membre d’un puissant clan bédouin. La famille d’Omar obtient la protection d’Abu-Lias, le patron d’un restaurant qui a aussi pris sous son aile Malek, un réfugié palestinien qui travaille illégalement à Jaffa pour aider sa mère malade. Le récit, qui se déploie sur cinq chapitres, obéit à la règle des cinq actes du théâtre classique et invite le spectateur à réfléchir sur une double problématique sociale et politique : les tensions quotidiennes entre israéliens et palestiniens qui se révèlent irrésolubles et rythmées par la mort.


Tout au long du film domine une atmosphère d’insécurité et de violence mortelle. Cette thématique fait référence à de grands films de gangs urbains : le Pulp Fiction de Tarantino (1994) et La loi de la rue de John Singleton (1990), mais aussi La Haine (1995), et le film brésilien La Cité de Dieu (2002) qui, comme Ajami, semblent faire le plaidoyer d’un quartier en marge des centres d’attention (Paris, Rio, Tel-Aviv…) où évoluent des populations qui semblent prises au piège de leur propre barbarie.


Un style très réaliste, presque documentaire, s’impose naturellement à l’image. Le film s’inspire d’ailleurs de faits réels (c’est l’oncle du réalisateur et scénariste Scandar Copti qui avait été attaqué dans son propre restaurant). Il est tourné caméra à l’épaule, les épreuves gardent leur teinte originale, et surtout la plupart des acteurs, habitants de Jaffa et d’Ajami, sont amateurs. Le spectateur est témoin d’un drame qui semble réel et s’appuie notamment sur la grande sensibilité de ces acteurs. Celle-ci impressionne particulièrement par sa justesse et sa force dans les duos familiaux (un père qui donne le bain à son enfant, Abu-Elias qui s’oppose à l’histoire d’amour de sa fille et un policier israélien qui tente de redonner au sien goût à la vie), et dans les trois scènes relatant la mort de personnages. La démarche des réalisateurs et le résultat obtenus – l’émotion – rappellent l’exercice et le style d’Abdel Kechiche dans La Graine et le Mulet (2007) qui avait aussi engagé quelques illustres inconnus dans son film, dont Habib Boufares qui s’était distingué dans le rôle d’un vieux travailleur du chantier naval de Sète. Les conditions de tournage similaires transpirent dans Ajami, alors que Copti et Shani tentent de recréer une vie de communauté pendant le tournage pour rester le plus près possible de la vie quotidienne des comédiens.


Le conflit israélo-palestinien, indirectement mis en scène comme un élément central du film, est abordé avec finesse et sans prise de parti. La présence israélienne bien que pesante dans la vie de ce quartier n’est pas oppressante dans le film. Le racisme est banalisé et exprimé sans lourdeur sans n’épargner aucune communauté. Copti, chrétien palestinien qui joue le rôle de Binj, évoque aussi le quotidien des Chrétiens de Tel-Aviv et de leur statut confus entre deux communautés qui se déchirent sous les yeux de leurs voisins mais aussi de la communauté internationale. Abu-Elias, le patron chrétien du restaurant où sont recueillis Omar et Malek, est introduit comme une sorte de « parrain » qui règle les problèmes des autres et tente de ramener l’ordre en protégeant son clan, mais il est présenté ensuite comme celui par qui les ennuis arrivent.


Depuis le succès de Magnolia, les films dont la narration s’organise autour de portraits de personnages se multiplient et finissent par agacer. La force d’Ajami naît de la collaboration d’un juif et d’un chrétien, Shani et Copti, qui choisissent de s’attarder sur les points de vue des oubliés du conflit israélo-palestinien, dont ils font eux aussi partie. Au fond, la marginalité de ces communautés les rapprochent plus que leur différends religieux les opposent et une forme de solidarité se dessine entre les habitants d’Ajami. Pour tourner sans abîmer ces communautés tout en racontant leur sensation d’emprisonnement (l’un des personnages compare Ajami à Gaza), il fallait créer des ponts entre film et réalité, et choisir la stratégie de la galerie de portraits. La violence, elle, est utilisée comme outil dans le film comme à Ajami, zone ambiguë, dénaturée et sans identité formelle, où le respect des traditions et l’unité familiale, se retrouve menacée par des abus de drogues et armes a feu, comme dans les ghettos européens et nord américains. Le film a donc connu un grand succès dans les festivals du monde occidental, et a même reçu une nomination aux oscars cette année.


Monday, 25 October 2010

The Social Network: un film arrivé trop tôt ?

Agé d'à peine six ans, et seulement quatre après son explosion planétaire, Facebook a déjà un film à (presque) son nom. C’est dire le succès de la chose, quand on pense que Justin Bieber a tout de même attendu d'avoir seize ans avant de sortir son autobiographie.



Le sujet ne pouvait que plaire, et franchement, le film est remarquablement réalisé. Le film s’en sort bien au box office américain (plus de 72 millions de dollars après avoir occupé la tête du box office pendant deux semaines dès sa sortie, selon le magazine Première). Sorti le 13 octobre sur les écrans français, il vient d’être détrôné par Arthur et la guerre des deux mondes mais comme ailleurs, les critiques sont unanimes. Le site américain Rotten Tomatoes estime que 97% des 233 critiques répertoriées ont salué le travail de David Fincher.


Le film revient sur la création du site Facebook par Mark Zuckerberg, petit génie informatique devenu le plus jeune milliardaire du monde, mais socialement inepte. Fincher reprend ainsi une théorie développée dans l’ouvrage The Accidental Billionaires de Ben Mezrich, et remise en cause par le principal intéressé. Ce défaut lui vaut deux procès : l’un contre trois anciens étudiants de Harvard qui l’accusent de leur avoir faucher leur idée de réseau social universitaire ; l’autre contre Eduardo Saverin, son meilleur ami et co-fondateur de Facebook qui jouit d’une plus grande popularité que Zuckerberg dans les milieux étudiants à l’époque.


On ne peut pas reprocher grand chose au scénario qui s’illustre surtout par sa subtilité. Des couloirs de Harvard au monde lisse de la Silicone Valley, ces environnements pour privilégiés ne sont rendus ni vils, ni glamours. Ils ne sont que les décors dans lesquels évolue le personnage de Zuckerberg. Comme lui, Fincher ne semble jamais leur accorder de valeur, et c’est tant mieux. Rien à redire non plus sur la réalisation et le montage, justes et efficaces.


Pourtant, au deux tiers du film, on décroche. C’est peut-être qu’à l’image du site qui l’a inspiré, on pourra reprocher à ce Social Network son manque de… substance. Mais là-dessus, les avis diffèrent. Certains succomberont aveuglement à la fascination pour ce personnage hors norme qui pourrait bien avoir eu l’idée du siècle. D’autres penseront que l’opportunisme prévaut chez Zuckerberg qui, finalement, cède à la tentation du pécule, poussé par Sean Parker, le fondateur de Napster et businessman joué dans le film par Justin Timberlake. Ceux-la se détacheront du film, déçus de ne pas y trouver ce petit je-ne-sais-quoi qui élève, qui éduque, qui transporte.


La morale de cette histoire c’est qu’il y en n’a pas. The Social Network est une photo réussie de notre époque. Cadrée autour d’une histoire bien racontée, elle révèle avec pudeur les bordures floues d’une société occidentale démoralisée mais ne prend jamais partie. A force de ne pas se mouiller, il manque une âme à ce film, comme à Zuckerberg tel qu’il est y représenté, et comme à beaucoup d’entre nous qui avons nourri le succès de ce jeune homme.


Aussi, peut-être eut-il tout simplement fallu que David Fincher attende, comme Justin Bieber, et prenne le recul nécessaire sur notre temps pour en distinguer les failles afin de mieux les analyser. Même si le film est bien mené, revivre dans les salles obscures un phénomène de société dont nous sommes si proches revient finalement à ne pas sortir de chez soi…

Tapis Rouge: de Londres à Doha

Qu’on le veuille ou non, l’industrie cinématographique reflète le rayonnement culturel d’un pays et, par extension, sa puissance politique. Le Royaume-Uni par exemple a lancé depuis mai 2010, mois où le pays a basculé à droite, un projet de réformes strictes destiné à sauver son économie. De la suppression d’emplois dans le secteur, déjà bancal, de la santé, à la baisse du budget du British Film Institute de 15% annoncé récemment, il n’y a en fait qu’un pas…


Pendant ce temps, sous les gratte-ciel de Doha, dans le pays le plus riche du monde, se dressent des tentes et des amphithéâtres pour célébrer la naissance de l’industrie cinématographique Qatari. Demain s’ouvrira la deuxième édition du Festival Tribeca de Doha sous l’égide du Doha Film Institute, car pendant que les caisses de son alter ego anglais se vident, celles de DFI se remplissent. En matière de gaz comme de film, on n’a sans doute pas fini d’en entendre parler. Nous y reviendrons abondamment dans les prochains jours.


BFI

Sources : Sharon Hall Shipp & Doha Film Institute