
Ajami, c’est le nom d’un quartier de Jaffa, une petite ville collée à Tel-Aviv, où cohabitent sans grand confort – c’est le moins que l’on puisse dire – des communautés juives, musulmanes et chrétiennes. Le film raconte l’histoire de cinq personnages appartenant à ces différents groupes et dont les destins se croisent sur environ trois semaines. L’élément déclencheur est l’assassinat du voisin d’Omar, un acte de vengeance peu après que son oncle a tiré sur le membre d’un puissant clan bédouin. La famille d’Omar obtient la protection d’Abu-Lias, le patron d’un restaurant qui a aussi pris sous son aile Malek, un réfugié palestinien qui travaille illégalement à Jaffa pour aider sa mère malade. Le récit, qui se déploie sur cinq chapitres, obéit à la règle des cinq actes du théâtre classique et invite le spectateur à réfléchir sur une double problématique sociale et politique : les tensions quotidiennes entre israéliens et palestiniens qui se révèlent irrésolubles et rythmées par la mort.
Tout au long du film domine une atmosphère d’insécurité et de violence mortelle. Cette thématique fait référence à de grands films de gangs urbains : le Pulp Fiction de Tarantino (1994) et La loi de la rue de John Singleton (1990), mais aussi La Haine (1995), et le film brésilien La Cité de Dieu (2002) qui, comme Ajami, semblent faire le plaidoyer d’un quartier en marge des centres d’attention (Paris, Rio, Tel-Aviv…) où évoluent des populations qui semblent prises au piège de leur propre barbarie.
Un style très réaliste, presque documentaire, s’impose naturellement à l’image. Le film s’inspire d’ailleurs de faits réels (c’est l’oncle du réalisateur et scénariste Scandar Copti qui avait été attaqué dans son propre restaurant). Il est tourné caméra à l’épaule, les épreuves gardent leur teinte originale, et surtout la plupart des acteurs, habitants de Jaffa et d’Ajami, sont amateurs. Le spectateur est témoin d’un drame qui semble réel et s’appuie notamment sur la grande sensibilité de ces acteurs. Celle-ci impressionne particulièrement par sa justesse et sa force dans les duos familiaux (un père qui donne le bain à son enfant, Abu-Elias qui s’oppose à l’histoire d’amour de sa fille et un policier israélien qui tente de redonner au sien goût à la vie), et dans les trois scènes relatant la mort de personnages. La démarche des réalisateurs et le résultat obtenus – l’émotion – rappellent l’exercice et le style d’Abdel Kechiche dans La Graine et le Mulet (2007) qui avait aussi engagé quelques illustres inconnus dans son film, dont Habib Boufares qui s’était distingué dans le rôle d’un vieux travailleur du chantier naval de Sète. Les conditions de tournage similaires transpirent dans Ajami, alors que Copti et Shani tentent de recréer une vie de communauté pendant le tournage pour rester le plus près possible de la vie quotidienne des comédiens.
Le conflit israélo-palestinien, indirectement mis en scène comme un élément central du film, est abordé avec finesse et sans prise de parti. La présence israélienne bien que pesante dans la vie de ce quartier n’est pas oppressante dans le film. Le racisme est banalisé et exprimé sans lourdeur sans n’épargner aucune communauté. Copti, chrétien palestinien qui joue le rôle de Binj, évoque aussi le quotidien des Chrétiens de Tel-Aviv et de leur statut confus entre deux communautés qui se déchirent sous les yeux de leurs voisins mais aussi de la communauté internationale. Abu-Elias, le patron chrétien du restaurant où sont recueillis Omar et Malek, est introduit comme une sorte de « parrain » qui règle les problèmes des autres et tente de ramener l’ordre en protégeant son clan, mais il est présenté ensuite comme celui par qui les ennuis arrivent.
Depuis le succès de Magnolia, les films dont la narration s’organise autour de portraits de personnages se multiplient et finissent par agacer. La force d’Ajami naît de la collaboration d’un juif et d’un chrétien, Shani et Copti, qui choisissent de s’attarder sur les points de vue des oubliés du conflit israélo-palestinien, dont ils font eux aussi partie. Au fond, la marginalité de ces communautés les rapprochent plus que leur différends religieux les opposent et une forme de solidarité se dessine entre les habitants d’Ajami. Pour tourner sans abîmer ces communautés tout en racontant leur sensation d’emprisonnement (l’un des personnages compare Ajami à Gaza), il fallait créer des ponts entre film et réalité, et choisir la stratégie de la galerie de portraits. La violence, elle, est utilisée comme outil dans le film comme à Ajami, zone ambiguë, dénaturée et sans identité formelle, où le respect des traditions et l’unité familiale, se retrouve menacée par des abus de drogues et armes a feu, comme dans les ghettos européens et nord américains. Le film a donc connu un grand succès dans les festivals du monde occidental, et a même reçu une nomination aux oscars cette année.
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